Dans le symbole des Apôtres, il est dit de Jésus qu’il est descendu aux enfers. Ces mots n’ont plus beaucoup de sens pour nous aujourd’hui, et de ce fait le mystère qu’ils sous-tendent peut fort bien être oblitéré. Ce serait passer à côté de quelque chose d’essentiel à la foi chrétienne.
Les enfers, ou régions inférieures, symbolisent tout ce qui est trop profond pour que l’homme puisse l’explorer, tout ce qui est irrémédiablement obscur. C’est le domaine mystérieux des morts perdus dans la nuit des temps, mais c’est aussi l’abîme insondable des origines de l’humanité, les profondeurs où plongent ses racines. C’est encore la nuit mauvaise, les ténèbres du mal. C’est en ce sens que l’existence de tous les hommes, l’existence de chacun de nous, s’enracine dans les enfers, et que nous avons à y descendre nous aussi avec le Christ.
Descendre dans nos enfers, ce sera donc remonter dans notre passé, pour évangéliser les couches profondes qui, en nous, ne sont pas encore évangélisées. « Il existe des âmes qui ressemblent à l'église Saint Clément de Rome. La super structure est chrétienne, lumineuse, belle. Mais dans les fondations, il y a un autel consacré aux idoles avec un conduit pour laisser le sang s’écouler » (Julien Green). Et c’est dans ces profondeurs que Jésus descend avec chacun de nous…
En ce qui concerne l’humanité, la descente aux enfers est l'expression du caractère cosmique de la résurrection du Christ, de sa valeur universelle, pour tous les temps et pour tous les lieux, même les plus reculés, même les plus lointains, et donc les plus inconnus et les plus inexplorés pour l’homme. Car la résurrection du Christ n’est pas seulement cause du salut pour ceux qui vivront après lui, mais elle l’est aussi pour tous ceux qui ont vécu avant lui, et c’est cela le sens profond de la descente aux enfers.
Dans le Credo la mention de la résurrection de Jésus suit immédiatement sa descente aux enfers, comme si les deux évènements étaient intimement liés.
Certes, ils le sont, mais en ordre inversé.
Le Christ ressuscité est descendu aux enfers (et non avant) pour y trouver tous ceux qui l’ont précédé. Mais sa présence et son salut sont infiniment plus vastes : il n’y a pas un endroit où Jésus ne soit avec sa force de Résurrection. Il n’existe aucun abîme, si profond qu’il nous paraisse, qui ne soit ouvert à la présence du Christ ressuscité et descendu aux enfers. Non seulement le Christ ressuscité atteint le plus profond du cœur de l’homme (les profondeurs du passé), mais aussi toutes les générations passées jusqu’aux origines.
Et cette résurrection du Christ transforme chaque personne, et l’humanité toute entière, à sa source. Aussi peut-on dire que le Christ ressuscité est présent dès sa création, parce que sa résurrection a un effet « rétro-actif » (Voici que je fais toutes choses nouvelles Ap 21, 5).
À certains niveaux de notre être, gisent des profondeurs troubles et inquiétantes du mal. Parfois notre inconscient ressemble à un nœud de vipères. Et le Christ descend là, sa lumière y pénètre pour tout recréer, pour tout renouveler radicalement. Il n’y a pas un point dans l’humanité où le Christ ne serait pas. Il n’y a pas d’homme dont on puisse dire qu’il est totalement et définitivement perdu, si enlisé soit-il dans le crime et la mort. Dans la pire détresse, la plus grande horreur, l’homme peut encore rencontrer la présence du Christ qui est descendu dans ces enfers-là aussi. Jésus n’a pas peur de notre boue, il est descendu au plus creux, au plus bas. Le mal et le péché ne sont pas des limites pour Dieu. Notre jugement sur l’homme est donc transfiguré par la lumière de ce mystère.
« Là où vous descendez, je suis » : tout l’effort démesuré de l’homme pour pénétrer dans ses profondeurs est éclairé par le mystère du Christ ressuscité et descendu aux enfers. Le Christ illumine cet effort, lui donne un sens.
Si cette descente dans les profondeurs est orientée par l’amour, le Christ semble nous dire : « Vous m’y retrouverez, j’y suis. Je vous ai précédés au plus creux de l’homme. Ne soyez pas tristes et désolés de ce que vous y découvrez. Ne soyez pas angoissés, apeurés, je suis là… »
Ayons confiance dans la force de vie du Ressuscité qui nous assure : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.