Cadeau de Toussaint 2026

Témoignages de mystiques d’hier et d’aujourd’hui

L’équipe de l’Année Chrétienne est heureuse de vous offrir cette série comme cadeau de Toussaint 2026. La seconde partie de cette série vous sera proposée comme cadeau de Noël.

Pour Bergson (Les Deux Sources de la morale et de la religion) le mystique est une personne qui vit une présence et une union à Dieu dans son existence concrète. Il ajoute que le mystique tend à propager son message, car il est porteur de l’amour de Dieu. En ce sens, le mystique témoigne de son expérience personnelle afin de la partager avec tout être humain, qu’il aime comme un frère, comme une sœur.

Cependant, Bergson constate que la vie du mystique passe toujours par un temps de désert, de sécheresse, de « nuit obscure » : c’est le nécessaire abandon de l’amour propre, de l’ego, qui est une réalité naturelle extrêmement difficile à éradiquer, puisque l’homme s’identifie à cet ego.

Il faut donc dissoudre cet amour « impropre » de soi qui se considère comme le centre, le lieu à partir duquel le reste s’organise. Lorsque la traversée de la nuit et le passage par des transformations successives peuvent se faire, alors s’opère une métamorphose (Que ta volonté soit la mienne).

L’homme transformé, le mystique, n’a rien de spectaculaire, mais il rayonne : son existence est un appel à l’amour.

 

 

À l’origine du courant mystique

 

Avant Descartes (XVIIème siècle), l’Europe entière est traversée par un courant lumineux, la Renaissance, qui intègre deux voies de connaissance ou d’humanisme : un humanisme rationnel (le cogito) et un humanisme cosmique.

Ce dernier, l’humanisme néoplatonicien, est à l’origine des courants mystiques occidentaux. Il s’appuie sur 3 affirmations :

- La transcendance absolue de Dieu : Dieu est inconnaissable, on ne peut rien dire de Lui.

- L’affirmation, dans le même temps, de la pleine immanence de Dieu : le cosmos est vivant, l’univers a une âme et tous ses éléments (dont l’homme) sont reliés entre eux. Il existe donc une solidarité entre tous les vivants.

- L’affirmation enfin que l’homme possède deux voies de connaissance : l’une est le logos (la raison), l’autre est le mythos (l’imaginal, l’intuition). Un individu est équilibré lorsqu’il utilise les deux.

Or depuis Descartes, qui opère une coupure entre le corps (issu de la matière) et l’âme (issue de Dieu), le logos a pris le pas et l’imaginaire n’est plus un chemin de connaissance. Il faut attendre des auteurs comme Bachelard, Bergson, Yung, et plus près de nous Edgar Morin ou René Girard, pour que le mythos soit réhabilité. Les grands mystiques chrétiens sont issus de cette approche néoplatonicienne.

 

 

Existe-t-il des courants mystiques dans toutes les religions ?

 

Depuis la fin du XIXème siècle, l’étude comparée des religions parle de mystique pour le brahmanisme en Inde, la kabbale dans le judaïsme, le soufisme en islam, le taoïsme en Chine… Bref, il semble que chaque religion possède son courant lumineux, comme elle développe malheureusement aussi son côté obscur (par exemple les guerres de religions).

Bergson considère les mystiques chrétiens comme particulièrement humains. La personnalité du Christ de l’Évangile (qu’il appelle le « Sur-mystique ») provoque une rupture dans l’histoire des hommes, un changement d’orientation radical. À sa suite, des hommes et des femmes, porteurs d’une expérience extraordinairement forte de Dieu, transmettent ce message d’amour absolu. Leur existence même est un appel : ainsi François d’Assise, qui n’a aucun pouvoir et a renoncé à tout, se voit en quelques années entouré de milliers de disciples.

Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Maître Eckart, mais aussi Thérèse de Lisieux, et plus près de nous Etty Hillesum, Simone Veil ou Edith Stein sont d’authentiques mystiques. Chacun d’eux a laissé un témoignage vivant et fondateur dont nous allons tenter de rendre compte.

 

Les principaux mystiques chrétiens 

 

Impossible de les citer tous, puisque presque toutes les saintes et les saints ont été des mystiques, souvent sans le savoir ! En outre, sur les 38 docteurs de l’Église, dix ont laissé un enseignement sur la vie mystique.

Avec les premiers siècles de l’Église, se lèvent de grands mystiques issus du désert comme saint Antoine (+356). Les grandes fondations monastiques fournissent ensuite leur lot de mystiques, dont Bernard de Clairvaux est l’un des plus illustres représentants (+1153). Dans le même temps, la mystique féminine se développe : Hildegarde de Bingen (+1179), abbesse allemande visionnaire, ouvre une voie royale.

À partir du XIIIème siècle, les Ordres Mendiants deviennent une pépinière de mystiques : François d’Assise (+1226) est sans conteste le plus grand. À sa suite viennent Antoine de Padoue (+1231), Claire d’Assise (+1253)… Puis les laïcs apparaissent comme Jeanne d’Arc (+1443) qui entend « ses voix ».

Mais c’est le XVIème siècle espagnol qui fournit trois des plus grands mystiques d’Occident : Thérèse d’Avila (+1582), Jean de la Croix (+1591) et Ignace de Loyola (+1556), fondateur de la Compagnie de Jésus.

Les siècles suivants (XVIIème et XVIIIème) multiplient les mystiques comme François de Sales (+1622). Mais le XIXe siècle n’est pas en reste avec des « voyantes de la Vierge » comme Catherine Labouré (+1876) et Bernadette Soubirous (+1879), mais aussi Jean-Marie Vianney (+1859), le curé d’Ars.

Le XXème siècle tient une place à part. Il suscite des mystiques étonnants comme le Padre Pio (+1968), qui porta les stigmates du Christ, ou Marthe Robin (+1981). Les horreurs de la seconde guerre mondiale voient se lever des saints reconnus par l’Église, comme Édith Stein (+1942), mais aussi d’authentiques mystiques « hors les murs » mais si proches de Dieu : Etty Hillesum (+1943), jeune femme d’origine juive morte à 29 ans à Auschwitz, ou Simone Veil (+1943). D’éminents savants comme Teilhard de Chardin (+1955) ou de grands poètes comme Saint Exupéry (+1944) peuvent être aisément qualifiés de mystiques par leur rapport au transcendant.

Enfin, il ne faudrait pas oublier la foule des mystiques anonymes de tous les siècles et de tous les lieux, qui ont contribué, souvent sans le savoir, à transmettre et à propager le message d’amour absolu à la suite du Christ.

Le pape François avait choisi de porter le nom du « Petit Pauvre », le philosophe François Cheng l’a adopté lors de sa naturalisation, il a inspiré les plus grands écrivains et les poètes les plus profonds, et l’encyclique sur l’écologie, Laudato Si, s’ouvre sur les premiers mots du Cantique des Créatures. C’est peu de dire que le saint d’Assise est aimé et populaire…

Saint, oui, mystique encore plus : Saint François fascine parce que saint François c’est l’Évangile à la lettre, sans compromission, sans interprétation. C’est l’exemple presque parfait d’une totale conformité au texte christique (…)

Or, l’Évangile opère un renversement radical des valeurs mondaines. Le dernier selon le monde devient le premier ; le riche se révèle pauvre et le pauvre riche. Celui qui le vivrait intégralement ne pourrait être qu’un fou. Saint François est précisément un tel ‘fou’, et sa folie se résume en trois mots : détachement, humilité, amour (…)

Et la question se pose : ‘pourquoi cette pauvreté ?’, ‘Pourquoi un dénuement aussi radical ?’ Parce que l’Évangile le demande, aurait sans doute répondu saint François. 

(Eric Sablé, Le livre du détachement et de la paix)

 

 

Sa vie

 

Un visage d'ascète aux yeux de feu, une silhouette mince, en bure brune, qui embrasse le lépreux et prêche aux oiseaux, ainsi se présente François d'Assise. Totalement détaché de lui-même, et proche de la nature, des petits et des hommes… Et tellement tendre pour Jésus et sa mère !

Pourquoi le « Petit Pauvre » a-t-il encore aujourd'hui un tel rayonnement ? Est-ce parce qu'il est l'ancêtre des amoureux de la nature ? N’est-ce pas plutôt parce qu’il symbolise la pureté évangélique et la sainteté du peuple de Dieu ?

À l’époque de François, la Papauté se trouve impliquée dans des affaires politiques, les monastères sont trop riches, le peuple chrétien se trouve humilié par l’autoritarisme du clergé mal formé… Bref, l’Église est à réformer, comme elle l’est à chaque siècle, pour retrouver son souffle premier.

Saint François, c’est la liberté de l’Esprit bousculant la sclérose des institutions. Pas étonnant que son charme continuer à séduire.

La « famille franciscaine », née il y a huit siècles, ne compte plus ses saints, connus et inconnus : missionnaires aventureux ou femmes du monde qui se font servantes, sans oublier que les franciscains ont été les premiers à faire des crèches et des chemins de croix.

Ses dates : vers 1189 - 1226 (fêté le 4 octobre).

 

 

François d’Assise et les lépreux

 

Dans son magnifique petit livre, Le Très-Bas, Christian Bobin offrait un merveilleux portrait du saint d’Assise. Laissons-nous porter par son texte enchanteur qui dira mieux François que n’importe quelle biographie.

François ne cherche pas la pauvreté. Il cherche l'abondance qu’aucun argent ne sait donner. Il devine à l’instant que la vérité est bien plus dans le bas que dans le haut, bien plus dans le manque que dans le plein. Et qu’est-ce que la vérité ? La vérité n’est rien d’extérieur à nous. La vérité n’est pas dans la connaissance qu’on en prend mais dans la jouissance qu’elle nous donne (…)

Mais il y a encore une ombre entre sa joie et lui (…) une dernière réticence qu’il formule au plus près (…) : « Il me semblait alors extrêmement amer de voir des lépreux ». La pauvreté, dans son dénuement matériel, l’attire. La pauvreté dans sa vérité charnelle, le révulse. Il y encore ce point du monde que sa joie n’atteint pas. Et qu’est-ce qu’une joie qui laisse une chose en dehors d’elle ? Rien. Moins que rien. Un amour du bout des lèvres. Un amour sans amour (…)

Les bourgeois rêvent d’un pauvre conforme à leurs intérêts. Les prêtres rêvent d’un pauvre conforme à leurs espérances. Lui, François d’Assise, ne rêve pas, ne rêve plus…

François voit : la pauvreté n’a rien d'aimable. Une tare, une souffrance, une plaie, oui. Mais rien d'aimable. Personne n'est naturellement digne d’amour, ni le riche ni le pauvre.

Par nature l’amour n’existe pas - juste une eau trouble dans un miroir, l’alliance momentanée de deux intérêts, un mélange de guerre et de commerce.

Ce qui est naturel c’est cette manière d’aimer qui vous ressemble et vous flatte, les amis accueillants, les dames parfumées.

Ce qui est surnaturel c’est d’entrer dans la léproserie près d’Assise, passer une salle après l’autre, aller d’un pas de paysan, calme soudain, tranquille soudain, voir s’avancer vers vous ces guenilles de chair, ces mains crasseuses qui se posent sur vos épaules, palpent votre visage, contempler les fantômes et les serrer contre soi, longtemps, en silence, bien évidemment en silence : on ne va pas leur parler de Dieu à ceux-là.

Ils sont de l’autre côté du monde. Ils sont les déjections du monde, interdits du plaisir des vivants comme du repos des morts. Ils en savent assez long sur le monde pour comprendre d’où vient ce geste du jeune homme, pour comprendre qu’il ne vient pas de lui mais de Dieu : seul le Très-Bas peut s’incliner aussi profondément avec autant de simple grâce. 

 

 

François le mystique

 

François d’Assise était éminemment conscient des liens qui unissent les êtres vivants entre eux, dans une sorte d’humanisme cosmique.

Le saint n’en finit pas de relier le proche au lointain, l’humain au divin, le vivant au vivant. 

François n’a jamais rien vécu qui ne soit en accord parfait avec cette croyance en une égalité absolue de chaque vivant avec tous les autres, en la même dignité d’existence donnée à chacun - gueux, bourgeois, ou pierre - par le seul miracle d’apparaître sur terre, baigné du même soleil d’amour souverain. 

Dieu c’est ce que savent les enfants, pas les adultes. Un adulte n’a pas de temps à perdre à nourrir les moineaux. 

Un moineau parle : ‘je suis une mie de pain dans la barbe du Christ, un brin de sa parole, de quoi nourrir le monde jusqu'à la fin du monde’. Un rouge-gorge parle : ‘je suis une tache de vin sur la chemise du Christ, un éclat de son rire au retour du printemps’ (…). Et tous et toutes ainsi pépient et chantent et viennent connaître la vérité de leur chant auprès de François d’Assise, près de l’homme-arbre, de l’homme-fleur, de l’homme-vent, de l’homme-terre.

 

 

Le Cantique des Créatures

 

Durant l'automne 1225, épuisé par la stigmatisation et par la maladie, François se retire à Saint-Damien. Presque aveugle, seul dans une cabane de roseaux que lui a construite Claire, abattu par la fièvre, François compose ce chant d'amour qu'il fait monter vers le Père de toute Création.

Très haut, tout-puissant et bon Seigneur,

à toi sont louange, gloire, honneur, et toute bénédiction.

À toi seul ils conviennent, ô Très-Haut,

et nul homme n’est digne de te nommer.

 

Loué sois-tu, Seigneur, dans toutes tes créatures,

spécialement Messire frère Soleil,

par qui tu nous donnes le jour, la lumière ;

il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,

et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole.

 

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les Étoiles.

Dans le ciel tu les as formées claires, précieuses et belles.

 

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,

et pour l’air et pour les nuages,

pour l'azur calme et tous les temps

par lesquels tu donnes soutien à toute créature.

 

Louer sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau,

qui est très utile et très humble, précieuse et chaste.

 

Loué sois-tu, mon Seigneur,

pour frère Feu par lequel tu éclaires la nuit :

il est beau et joyeux, indomptable et fort.

Loué sois-tu, mon Seigneur,

pour notre frère et notre mère la Terre,

qui nous porte et nous nourrit,

qui produit la diversité des fruits

avec les fleurs diaprées et les herbes.

 

Loué sois-tu, mon Seigneur,

pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ;

qui supportent épreuves et maladies ;

heureux s’ils se maintiennent dans la paix,

car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.

 

Loué sois-tu, mon Seigneur,

pour notre sœur la Mort corporelle,

à qui nul homme vivant ne peut échapper.

Malheureux ceux qui meurent en péché mortel ;

heureux ceux qu’elle surprendra faisant ta volonté,

car la seconde mort ne pourra leur nuire.

 

Louez et bénissez mon Seigneur,

Rendez-lui grâce,

et servez-le en toute humilité !

Aux beaux jours de la Renaissance, les Conquistadors font rêver les jeunes espagnoles. Teresa de Cepeda y Ahumada, elle, éprouve quelques malaises à rester une religieuse médiocre qui passe son temps au parloir à charmer ses admirateurs. C’est pourtant de son plein gré et contre la volonté de son père qu’elle est entrée au Carmel de l’Incarnation d’Avila, avec toute la vivacité et la générosité de ses 20 ans.

C’est à 40 ans que tout bascule pour elle. Regardant un jour une statue du Christ outragé, elle éprouve un vrai choc au cœur : c’est le début d’une série de visions et d’une totale conversion.

Désormais, Thérèse parcourt à grands pas « le Chemin de la perfection » jusqu’au sommet de l’union avec Dieu. En même temps, elle entreprend la réforme du Carmel dans toute l’Espagne. Et tout ceci au milieu de mille difficultés qui lui faisaient dire : Seigneur, si vous traitez ainsi vos amis, pas étonnant que vous en ayez si peu ! 

Thérèse possède mille qualités qui font d’elle une femme toujours séduisante, mais elle sut guider les autres dans les voies spirituelles qu’elle a elle-même suivies. Ses écrits lui ont valu le titre de Docteur de l’Église.

Ses dates : 1515 - 1582 (Fête le 15 octobre)

 

 

L’oraison

 

Thérèse d’Avila a laissé un nombre incalculable d'écrits (entre 10000 et 15000 lettres) et quelques-unes des plus belles pages de la mystique chrétienne. En témoigne le Château Intérieur, œuvre majeure qui propose un chemin de perfectionnement spirituel où l’âme est appelée à grandir.

La mystique thérésienne s’appuie sur la certitude que l’homme doit faire un choix : le choix de Dieu. Et pour ce faire, l’oraison est la voie royale.

Pour Thérèse, le socle de l’oraison prend la forme d’un trépied : l’amour fraternel, le détachement, l’humilité (cette dernière étant la plus importante). Mais Thérèse s’appuie aussi sur deux certitudes intérieures : J’attends tout de la miséricorde de Dieu et Personne, après l’avoir choisi pour ami, n’a été abandonné par lui.

L’oraison devient alors une relation d’amitié avec Celui dont, dit Thérèse, nous savons qu’Il nous aime. Nous savons, et non pas nous « sentons », puisque tout résulte d’une décision de la libre volonté de l’homme.

Thérèse est aussi une femme pragmatique, elle prend la personne là où elle est, et conseille par exemple de ne faire oraison que cinq minutes si on ne peut le faire pendant une heure !

 

 

Arroser son jardin intérieur !

 

Thérèse utilise une belle image pour parler de l’oraison, celle du « jardin intérieur » (l’âme).

Celui qui commence à faire oraison doit se représenter qu’il entreprend de transformer un terrain entièrement inculte et couvert de mauvaises herbes en un jardin d’agrément pour notre Seigneur. C’est le divin Maître lui-même qui arrache les mauvaises herbes et plante les bonnes. (…) Notre tâche à nous, en tant que bon jardinier, est de travailler, avec l’aide de Dieu, à cultiver et à arroser les plantes pour satisfaire ce bon Maître. Alors il viendra souvent se délecter dans ce jardin.

Pour Thérèse, il existe 4 manières d’arroser :

On peut d’abord tirer péniblement l’eau d’un puits, on peut aussi se servir d’une noria et de godets mis en mouvement au moyen d’une manivelle, et moi-même je m’en suis servi quelquefois, on se fatigue moins et l’on obtient une plus grande quantité d’eau.

On peut encore amener l’eau d’une rivière ou d’un ruisseau, la terre s’imbibe d’eau plus profondément, il n’est pas nécessaire d’arroser aussi souvent et le jardinier n’a pas autant de fatigue. Enfin il y a une pluie abondante et c’est sans comparaison la meilleure de toutes les manières, le Seigneur dans ce cas arrosant lui-même, sans aucun travail de notre part.

 

 

La place du corps dans l’oraison

 

Pour Thérèse, l’oraison nécessite de se centrer sur la Présence du Christ, puisque l’homme ne peut aller à Dieu que par l’humanité du Christ. Mais l’oraison passe aussi par son propre corps : Thérèse est une femme très incarnée qui parle de ses extases avec des mots charnels.

Le corps participe à la prière même lorsqu’il est souffrant. Thérèse fut gravement malade et porta toute sa vie les séquelles de cette maladie. Elle s’appuie alors sur le livre de Job et sur la Passion du Christ pour donner sens à sa souffrance.

« S’offrir souffrant » : il ne s’agit pas de dolorisme, mais de réalisme. On ne choisit pas de souffrir, mais on peut choisir de donner un sens à ce que l’on vit douloureusement. Aucune souffrance ne peut empêcher l’homme de se donner tel qu’il est. Savoir que l’on peut aller à Dieu tel que l’on est, avec ses manques et ses souffrances, est une source de liberté…

N’allons pas croire que celui qui souffre ne prie pas, alors pourtant qu’il offre à Dieu sa souffrance. Il prie souvent beaucoup plus que celui qui se casse la tête dans sa solitude et qui, s’il a tiré de ses yeux quelques larmes, se figure avoir fait oraison.

 

 

Les sept demeures du Château Intérieur

 

Thérèse propose un chemin de perfectionnement spirituel qui passe par les sept demeures de notre Château Intérieur, métaphore de l’âme.

Le premier pas consiste à entrer dans ce château, à s’habiter soi-même en fermant ses sens extérieurs, afin de se réunifier et de s'intérioriser. La méditation de l'Écriture et l’oraison sont des voies nécessaires.

Une fois l’amitié avec le Christ née, alors il devient possible de cheminer plus loin, d’une demeure à une autre, sans que cela se fasse nécessairement de manière linéaire : on peut aussi passer de l’une à l’autre en sautant des étapes ou revenir en arrière, les demeures symbolisant des états de l’âme.

Dans les trois premières demeures, l’homme travaille sur lui-même en apprenant à se connaître, en opérant certaines ruptures indispensables, en acceptant certains « deuils » nécessaires. Il acquiert ainsi assez rapidement quelques vertus, mais c’est toujours l’amour du Christ qui l’invite à cheminer.

La quatrième demeure opère une jonction entre les trois premières et les trois dernières. L’action de Dieu et celle de l’homme sont alors en concurrence : il s’agit d’apprendre à lâcher prise, à abandonner sa propre volonté, tout en se rendant disponible à l’action de Dieu en soi.

En ce qui concerne les trois dernières demeures du Château Intérieur, Thérèse utilise le symbole du ver à soie et la métaphore du mariage spirituel.

Dans ce dernier cheminement, qui n’est pas nécessairement linéaire, l’homme vit peu à peu en lui-même le mystère pascal : mourir à soi-même pour vivre la vie du Christ. Il ne s’agit pas d’un anéantissement de la personne, mais d’un renoncement à la volonté propre, d’un abandon de l’ego, afin de laisser son être de Fils de Dieu s’épanouir pleinement.

Thérèse utilise la poésie pour exprimer sa mystique, pour dire l’indicible. Quelques-uns de ses poèmes sont parvenus jusqu’à nous. Celui-ci peut convenir à l’union de la septième demeure :

Je suis vôtre, puisque vous m'avez créée, vôtre puisque vous m'avez rachetée, vôtre puisque vous me supportez, vôtre puisque vous m'avez appelée (...) Qu'attendez-vous de moi ? Voici mon cœur : je le remets entre vos mains. Voici mon corps, ma vie, mon âme. Puisqu'à vous je me suis consacrée, que voulez-vous faire de moi ? Donnez-moi la mort ou la vie, donnez-moi la santé ou la maladie, donnez-moi l'honneur ou le mépris (...) puisqu'à tout je dis oui, que voulez-vous faire de moi ?

Vous retrouverez la seconde partie de cette série sur les mystiques dans votre cadeau de Noël 2026. À bientôt, bonne fête de la Toussaint et bon temps de l’Avent !