Le pape François avait choisi de porter le nom du « Petit Pauvre », le philosophe François Cheng l’a adopté lors de sa naturalisation, il a inspiré les plus grands écrivains et les poètes les plus profonds, et l’encyclique sur l’écologie, Laudato Si, s’ouvre sur les premiers mots du Cantique des Créatures. C’est peu de dire que le saint d’Assise est aimé et populaire…
Saint, oui, mystique encore plus : Saint François fascine parce que saint François c’est l’Évangile à la lettre, sans compromission, sans interprétation. C’est l’exemple presque parfait d’une totale conformité au texte christique (…)
Or, l’Évangile opère un renversement radical des valeurs mondaines. Le dernier selon le monde devient le premier ; le riche se révèle pauvre et le pauvre riche. Celui qui le vivrait intégralement ne pourrait être qu’un fou. Saint François est précisément un tel ‘fou’, et sa folie se résume en trois mots : détachement, humilité, amour (…)
Et la question se pose : ‘pourquoi cette pauvreté ?’, ‘Pourquoi un dénuement aussi radical ?’ Parce que l’Évangile le demande, aurait sans doute répondu saint François.
(Eric Sablé, Le livre du détachement et de la paix)
Sa vie
Un visage d'ascète aux yeux de feu, une silhouette mince, en bure brune, qui embrasse le lépreux et prêche aux oiseaux, ainsi se présente François d'Assise. Totalement détaché de lui-même, et proche de la nature, des petits et des hommes… Et tellement tendre pour Jésus et sa mère !
Pourquoi le « Petit Pauvre » a-t-il encore aujourd'hui un tel rayonnement ? Est-ce parce qu'il est l'ancêtre des amoureux de la nature ? N’est-ce pas plutôt parce qu’il symbolise la pureté évangélique et la sainteté du peuple de Dieu ?
À l’époque de François, la Papauté se trouve impliquée dans des affaires politiques, les monastères sont trop riches, le peuple chrétien se trouve humilié par l’autoritarisme du clergé mal formé… Bref, l’Église est à réformer, comme elle l’est à chaque siècle, pour retrouver son souffle premier.
Saint François, c’est la liberté de l’Esprit bousculant la sclérose des institutions. Pas étonnant que son charme continuer à séduire.
La « famille franciscaine », née il y a huit siècles, ne compte plus ses saints, connus et inconnus : missionnaires aventureux ou femmes du monde qui se font servantes, sans oublier que les franciscains ont été les premiers à faire des crèches et des chemins de croix.
Ses dates : vers 1189 - 1226 (fêté le 4 octobre).
François d’Assise et les lépreux
Dans son magnifique petit livre, Le Très-Bas, Christian Bobin offrait un merveilleux portrait du saint d’Assise. Laissons-nous porter par son texte enchanteur qui dira mieux François que n’importe quelle biographie.
François ne cherche pas la pauvreté. Il cherche l'abondance qu’aucun argent ne sait donner. Il devine à l’instant que la vérité est bien plus dans le bas que dans le haut, bien plus dans le manque que dans le plein. Et qu’est-ce que la vérité ? La vérité n’est rien d’extérieur à nous. La vérité n’est pas dans la connaissance qu’on en prend mais dans la jouissance qu’elle nous donne (…)
Mais il y a encore une ombre entre sa joie et lui (…) une dernière réticence qu’il formule au plus près (…) : « Il me semblait alors extrêmement amer de voir des lépreux ». La pauvreté, dans son dénuement matériel, l’attire. La pauvreté dans sa vérité charnelle, le révulse. Il y encore ce point du monde que sa joie n’atteint pas. Et qu’est-ce qu’une joie qui laisse une chose en dehors d’elle ? Rien. Moins que rien. Un amour du bout des lèvres. Un amour sans amour (…)
Les bourgeois rêvent d’un pauvre conforme à leurs intérêts. Les prêtres rêvent d’un pauvre conforme à leurs espérances. Lui, François d’Assise, ne rêve pas, ne rêve plus…
François voit : la pauvreté n’a rien d'aimable. Une tare, une souffrance, une plaie, oui. Mais rien d'aimable. Personne n'est naturellement digne d’amour, ni le riche ni le pauvre.
Par nature l’amour n’existe pas - juste une eau trouble dans un miroir, l’alliance momentanée de deux intérêts, un mélange de guerre et de commerce.
Ce qui est naturel c’est cette manière d’aimer qui vous ressemble et vous flatte, les amis accueillants, les dames parfumées.
Ce qui est surnaturel c’est d’entrer dans la léproserie près d’Assise, passer une salle après l’autre, aller d’un pas de paysan, calme soudain, tranquille soudain, voir s’avancer vers vous ces guenilles de chair, ces mains crasseuses qui se posent sur vos épaules, palpent votre visage, contempler les fantômes et les serrer contre soi, longtemps, en silence, bien évidemment en silence : on ne va pas leur parler de Dieu à ceux-là.
Ils sont de l’autre côté du monde. Ils sont les déjections du monde, interdits du plaisir des vivants comme du repos des morts. Ils en savent assez long sur le monde pour comprendre d’où vient ce geste du jeune homme, pour comprendre qu’il ne vient pas de lui mais de Dieu : seul le Très-Bas peut s’incliner aussi profondément avec autant de simple grâce.
François le mystique
François d’Assise était éminemment conscient des liens qui unissent les êtres vivants entre eux, dans une sorte d’humanisme cosmique.
Le saint n’en finit pas de relier le proche au lointain, l’humain au divin, le vivant au vivant.
François n’a jamais rien vécu qui ne soit en accord parfait avec cette croyance en une égalité absolue de chaque vivant avec tous les autres, en la même dignité d’existence donnée à chacun - gueux, bourgeois, ou pierre - par le seul miracle d’apparaître sur terre, baigné du même soleil d’amour souverain.
Dieu c’est ce que savent les enfants, pas les adultes. Un adulte n’a pas de temps à perdre à nourrir les moineaux.
Un moineau parle : ‘je suis une mie de pain dans la barbe du Christ, un brin de sa parole, de quoi nourrir le monde jusqu'à la fin du monde’. Un rouge-gorge parle : ‘je suis une tache de vin sur la chemise du Christ, un éclat de son rire au retour du printemps’ (…). Et tous et toutes ainsi pépient et chantent et viennent connaître la vérité de leur chant auprès de François d’Assise, près de l’homme-arbre, de l’homme-fleur, de l’homme-vent, de l’homme-terre.
Le Cantique des Créatures
Durant l'automne 1225, épuisé par la stigmatisation et par la maladie, François se retire à Saint-Damien. Presque aveugle, seul dans une cabane de roseaux que lui a construite Claire, abattu par la fièvre, François compose ce chant d'amour qu'il fait monter vers le Père de toute Création.
Très haut, tout-puissant et bon Seigneur,
à toi sont louange, gloire, honneur, et toute bénédiction.
À toi seul ils conviennent, ô Très-Haut,
et nul homme n’est digne de te nommer.
Loué sois-tu, Seigneur, dans toutes tes créatures,
spécialement Messire frère Soleil,
par qui tu nous donnes le jour, la lumière ;
il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,
et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les Étoiles.
Dans le ciel tu les as formées claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l’air et pour les nuages,
pour l'azur calme et tous les temps
par lesquels tu donnes soutien à toute créature.
Louer sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau,
qui est très utile et très humble, précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère Feu par lequel tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux, indomptable et fort.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour notre frère et notre mère la Terre,
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits
avec les fleurs diaprées et les herbes.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ;
qui supportent épreuves et maladies ;
heureux s’ils se maintiennent dans la paix,
car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheureux ceux qui meurent en péché mortel ;
heureux ceux qu’elle surprendra faisant ta volonté,
car la seconde mort ne pourra leur nuire.
Louez et bénissez mon Seigneur,
Rendez-lui grâce,
et servez-le en toute humilité !